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 [Archive RP] Un flageolet dans la nuit (Rekkared et Cristòl)

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Marguerite
Maîtresse de maison


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Fecha de inscripción : 09/09/2006

MessageSujet: [Archive RP] Un flageolet dans la nuit (Rekkared et Cristòl)   Dim 11 Fév 2007, 22:34

Cristòl a écrit:
Le soleil déclinait sur la plaine dans laquelle coulait l'Aude. Au Nord, les montagnes, les collines, les troupeaux bêlant ; parfois un loup emportant une, deux agnelles avant que les fourches n'aient raison de lui ; le murmure de quelques sauterelles téméraires alors que le printemps n'est même pas là ; l'eau claire des ruisseaux des montagnes glougloutant faiblement jusqu'à l'Aude.
Au Sud, la basse ville de Carcassonne, le cimetière, les vergers du Razès ; quelques paysans regagnant leur demeure ; les volutes des cheminées flottant dans le ciel sans nuages au-dessus des logis ; une fragrance mêlée des fumets des daubes, ragoûts, bouillies, soupes, cassoulets mijotant ; la silhouette, enfin, sur la colline, de la fière cité tutoyant les premières étoiles.
A cette heure à cheval entre le jour et la nuit, le silence se fit finalement dans la campagne. Les bruits de la journée s'achevaient, les insectes, les diurnes, s'étaient tus ; les nocturnes n'étaient pas encore en éveil. On retiendrait son souffle de peur de briser cet instant magique.
Alors la lente mélodie d’un flageolet s’éleva vers les nues. C’était une musique de pâtre, celle qui calme les bêtes les nuits d’orage, qui endort les sens et remplit les ventres. C’était un air de terroir, occitan dans ses moindres accords, un air de nostalgie, de souvenir. Il arrivait des collines du sud, tandis que la nature entamait son chant nocturne pour l’accompagner. Au loin, un chat sauvage hurla, tout près un hibou hulula. Dame Lune revêtit le paysage d’ombres bleues et fit briller deux yeux sur le chemin au sud du Pont Vieux. Le flageolet s’arrêta soudain. Il disparut dans une besace.
L’homme qui en avait joué était fort maigre. Il portait sur ses épaules une peau de mouton. Sa ceinture – un cordon – retenait des pantes de grosse laine. Il avait une chemise de la même mauvaise étoffe. Ses cheveux sombres étaient tressés à la hâte et tombaient dans son dos. Il avait une barbe de plusieurs semaines, dont l’état semblait peu le préoccuper. Son visage, surtout, était émacié, ses joues creusées, ses pommettes saillantes, ses yeux enfoncés sous un haut front qui, en d’autres circonstances, l’aurait fait passer pour intelligent. Il semblait bien plus vieux qu’il ne l’était réellement. On lui donnerait trente ans, il en avait à peine vingt.
De ses origines, il savait peu de choses... Il avait, lui semblait-il, passé quelques années au début de sa vie dans un monastère, puis était retourné avec sa mère. Enfin, c'était ce qu'on lui disait, et qu'il croyait. Il croyait dur comme fer que cette paysanne était sa génitrice. Il avait toujours, pour autant qu’il s’en souvienne, gardé les moutons de la paysanne. Berger, telle avait été son occupation. Il avait souvenir des soirées dans le giron de sa mère qui, résignée et les yeux embués, lui parlait souvent de celui qu’elle disait être son père.


-« C’était un érudit, un savant. Je ne savais pas grand-chose de lui, si ce n’est la lueur de ses yeux. Lui, sans doute, a été comme d’autres attiré par ma fraîcheur juvénile… Je ne pense pas qu’il ait jamais songé à m’épouser. Peut-être même avait-il déjà une épouse, ce ne serait pas improbable ; il ne m’en disait jamais rien. Mais il a toujours été bon et doux avec moi, pendant les quelques mois durant lesquels il m’a aimée. »

Et cette dernière phrase montrait bien l’illusion que la pauvre femme se faisait d’avoir été sincèrement aimée par l’homme qui l’avait engrossée - disait-elle. C’était par ce doux rêve que la femme avait réussi à se maintenir, à aimer cet enfant dont le visage lui rappelait le père, pendant dix longues années. C'était un tissu de mensonges qu'elle avait tant interiorisé qu'elle-même ne savait plus trop en distinguer le vrai du faux. Le vrai, c'était la qualité du père - qui d'autre aurait pu laisser son enfant dans un monastère ? Le faux, c'était qu'elle l'avait connu et qu'elle avait été aimée.
Le rêve s'acheva lorsque la femme mourut de la grippe. On l’enterra avec ses souvenirs tous mêlés, le souvenir d'un moine qui était venu lui remettre l'enfant, avançant qu'il avait besoin de l'amour d'une mère, ce souvenir qui aurait résolu beaucoup de choses si l'enfant l'avait connu, et qui dormait désormais à jamais sous la terre, les pierres et les lichens.
Le fils était resté seul, avec les brebis, les béliers, les agneaux et agnelles. Il avait vendu les rares effets de sa mère que lui-même ne pourrait porter. Pendant neuf ans cette vie lui convint et suffit à sa subsistance. C’était un enfant calme, rêveur, mais pragmatique. Il ne s’imaginait pas partir un jour en quête de son père tel qu'on le lui avait décrit : si cet homme, sachant qu’il existait, ne l’avait jamais cherché, il ne fallait pas s’attendre à ce que cela change.

L’été il grimpait avec son troupeau dans les montagnes, dans une petite bergerie perdue dans les gravats et les genêts. L’hiver il redescendait au village. Mais chaque an voyait le troupeau se réduire, et perché sur sa colline, avec ses yeux de rapace, le jeune homme contemplait la poussière soulevée par ces chariots, ces fourmis dans la plaine. Il voyait la cité de Carcassonne et pensait qu’une grande ville devait être à la fois grisante et dangereuse.
La dernière brebis rendit l’âme. Il récupéra sa tonsure, rassembla tout le peu de bien qu’il avait, et avec pour tout pain de route la moitié d’une miche et un fromage sec, il s’était mis en chemin.

Et le voilà, au pied des murailles de la cité, côté sud, fronçant déjà les narines à cause de l’odeur de la ville à laquelle les habitants devaient être habitués mais qui ne pouvait pas ne pas incommoder un nez qui n’avait connu que la pureté des montagnes.
Les portes de la ville étaient closes. Le jeune homme au galoubet se résolut à prendre un peu de repos, enveloppé dans sa peau de laine, blotti dans un recoin contre la Tour de Vade.
Il s’appelait Cristòl.
Rekkared a écrit:
Rekkared repensait parfois à ce fils, ce fils à peine né qu'il n'avait pu lui donner de prénom avant de se résoudre à l'offrir à un monastère local de Galice pour qu'il y soit élevé - oblat (oblatus). Ce fils dont il n'avait jamais eu de nouvelles. Ce fils qu'il n'espérait plus maintenant revoir un jour... Mais un signe corporel, que sa femme Carmen [n'existe pas IG] et lui même avaient eu le temps de remarquer, le rendait reconnaissable entre tous : bien que les yeux du nourrisson fussent sombres, il était déjà possible de prévoir qu'il aurait les yeux vairons, avec des iris de couleurs différentes [1] ! C'est en partie pour cette marque, qui pouvait passer pour diabolique, qu'ils l'avaient laissé à un monastère.
_________________
[1] Allophtalmie (du grec allos, "autre" et ophtalmos, "œil") ou hétérochromie (du grec heteros, "autre" et khrôma, "couleur") : anomalie de coloration dans l'iris d'un seul œil ou des deux yeux (yeux vairons). Les gens aux yeux vairons ont les deux iris de couleurs différentes [http://georges.dolisi.free.fr/Terminologie/A/allo.htm ; http://fr.wikipedia.org/wiki/Iris].
Cristòl a écrit:
Cristòl frissonna. Il ouvrit les yeux, le jour était là. Il chercha quelques miettes au fond de sa besace, les derniers restes de ses provisions, puis compta ses pièces. Enfin, compter… Autant qu’il était possible pour un jeune berger illettré de compter. Il lui semblait bien, dans un lointain passé, avoir appris à compter, il lui semblait même connaître les lettres de l’alphabet. Mais ce n’était qu’un souvenir opaque, recouvert de plusieurs années de solitude et de paysannerie.
Il joua un air avec son flageolet pour se mettre de bonne humeur, et l’air passa par-dessus les murailles de Carcassonne pour retomber sur les toits de la ville.
Bondissant sur ses jambes, il regarda face à lui les montagnes d’où il venait. Où plus rien ne l’attendait. Puis, pivotant, il se mit en route, longea les murailles inégales car reconstruites à plusieurs reprises sur les anciennes, millénaires. Il arriva à la route de Narbonne, et une porte de la ville. Un fin sourire s’afficha sur son visage.
D’un pas volontaire, il s’avança entre les deux battants de bois cloutés, mais une main forte l’arrêta. Un garde le questionna :


-« Eh, toi là ! Contrôle de douane. Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Que viens-tu faire ici ? »

Cristòl posa sur le garde un regard étrange. Très étrange. Et dérangeant. Puis répondit, peu assuré :

-« Je suis Cristòl, je viens des monts Pyrénées, j’ai plus rien. Je… J’viens pour trouver du travail. »

Le garde grommela, dévisagea le jeune homme à l’aspect vraiment misérable puis lâcha son bras et lui fit signe de passer. Tout au long de la journée, ce regard persistera dans sa tête alors qu’il contrôlera les entrées et sorties de la ville. Il n’aimait pas le regard de cet homme.
Rekkared a écrit:
Ce matin-là, comme certains autres matins, Rekkared revenait de la boulangerie. Non point de la boulangerie la plus proche, chez Meloun, rue de la venelle des Soudards (parcelle 30 du plan ci-joint **Le Cadastre de Carcassonne** ), mais, pour faire un petit tour à pied bien matinal, de l'une de celles qui sont à l'autre bout de la cité par rapport à sa demeure, la boulangerie des Lices, chez Morzy (parcelle 125), à l'angle de la rue des Echoppes et de la place du Grand Puits. Il avait emprunté à l'allée ladite venelle des Soudards et maintenant il comptait passer au retour par la rue Lou Ravi qui débouchait sur la Porte Narbonnaise. Et dans ces jours-là, il lui arrivait d'acheter du pain supplémentaire pour en donner à quelques vagabonds demandant l'obole.
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Marguerite
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MessageSujet: Re: [Archive RP] Un flageolet dans la nuit (Rekkared et Cristòl)   Dim 11 Fév 2007, 22:35

Cristòl a écrit:
Le jeune homme en guenilles, découvrant une rue grouillante de monde et de vendeurs à la criée - « Viande de chat ! Tout fourré, pâte à miel ! » - ouvrit de grands yeux sur la vie urbaine. Il resta un moment campé sur ses deux pieds, sans bouger, à contempler. Puis la faim se refit sentir, maintenant que les notes de la flûte étaient loin, et il eut l'idée lumineuse de supplier les bourgeois et autres notables qui passaient.

-« L'aumône pour un pauvre ! Je n'ai rien mangé depuis deux jours, l'aumône grands seigneurs ! »

Et il posait sur eux ses yeux implorants. Un homme le rabroua, un autre lui donna une toute petite pièce, un denier, mais qui n'était pas rien comparé au trop faible butin qu'il possédait déjà de la vente des biens de sa mère.

-« Dieu vous le rendra ! »
Asketill a écrit:
Le rongeur erre dans les bouches d’égout de la vieille cité en reniflant les déchets crasseux de son petit nez. Il s’arrête soudainement, se gratte frénétiquement puis repart. Un trou lui permet de rejoindre les ruelles de la ville. Ses petites pattes l’entrainent d’une ordure à l’autre. Après une longue et intense course, il renifle une odeur alléchante. Un reste de poisson déposé non loin d’un bipède. Il s’approche doucement. Les hommes ne lui font pas peur, mais il préfère rester prudent.

La puce quitte cette fourrure pour vagabonder sur la peau de l’inconnu. Nombre de ses compatriotes l’ont suivit. Le troupeau saute, se promène sur cette surface chaude et peu poilue. Une piqure. Une seconde… Fait insouciant, imprévisible et ô combien tragique…

Car c’est ainsi qu’Asketill attrapa la malepeste.

Le premier symptôme fût l'apparition d'un bubon, adénite cerclée d'une zone œdémateuse due à l'inflammation d'un ganglion lymphatique dans le périmètre de la piqûre de la puce. Ce bubon se développa dans la zone cervicale, cinq jours à peine après ce facheux incident.

Avachit contre un mur, il active ses bras tant bien que mal. La fièvre l’épuise. Son teint est blanc, incroyablement blanc. Sa pâleur choque.

Loin devant lui, pour ne pas dissuader les passants, repose une gamelle dans laquelle trainent quelques piécettes venues récompenser la douceur de ses notes. La musique. Bien longtemps qu’elle constitue son unique source de revenu. Il sait qu’il devra arrêter sous peu. Sa mort surviendra lorsque la mélodie prendra fin.

En attendant, Asketill joue.
Rekkared a écrit:
Rekkared passa devant l'homme en guenilles qui demandait l'aumône, et comme ce jour-là il avait acheté du pain en supplément à cette intention, il lui en donna un bout. Il contempla, juste l'instant de ce don, l'homme, ses laines qu'il revêtait, son cordon formant ceinture, ses cheveux sombres tressés à la hâte et tombant dans son dos, son visage dont la barbe cachait mal ses joues creusées, ses pommettes saillantes, son visage dont on cherchait les yeux enfoncés sous un haut front, ses yeux, qui lorsqu'il les croisèrent, le firent frisonner. Des yeux des plus étranges : ils étaient vairons ! Comme, comme... Comme il en avait vu une fois, il y a bien longtemps, trop longtemps même pour qu'il puisse se souvenir de leurs couleurs. Mais un espoir, un faible espoir le saisi, et il osa demander :

-« Brave homme, d'où venez-vous ? »
Cristòl a écrit:
Le jeune homme avait remercié pour le morceau de pain et en avait mis immédiatement un bout dans sa bouche avant de sourire béatement. Il avala avant de répondre au charitable noble, en s'efforçant de parler sans manger la moitié des mots :

-« Je viens des Monts Pyrénées, généreux seigneur... J'y gardais les moutons, mais y sont morts. »

Et disant cela, avec un bonheur enfantin, le jeune homme mit un autre petit morceau de pain entre ses dents, un tout petit morceau moelleux qu'il savoura en regardant l'homme qu'il avait devant lui, et qui n'était pas parti.
Rekkared a écrit:
Rekkared fût étonné qu'un homme démuni de tout puisse venir de si loin pour mendier :

-« Excusez ma curiosité, qui n'est point malsaine, mais n'avez-vous pas de famille, de proches, d'amis qui puissent vous aider ? Foix, Limoux ou Perpignan sont bien plus proches des Monts Pyrénées pour aller quémander, non ? Pourquoi venir si loin ? »

Rekkared regardait l'homme manger le pain avec compassion.
Cristòl a écrit:
Le jeune homme se gratta la tête, perplexe.

-« Vous savez, généreux seigneur, quand on est berger on est ben seul. Pis la mère est morte, et le père, je ne l'ai jamais connu. M'a dit que c'était un érudit. Les amis avec mes yeux, croyez-moi, ça fuit vite. »

Quant à répondre de sa présence à Carcassonne, il sembla à nouveau désemparé.

-« Pourquoi Carcassonne ? Eh... On m'a dit que le comté a une mine pas loin. Qu'ils ont besoin de bras. C'est que je compte pas rester mendiant, vous savez, c'est pas très glorieux. Là je viens d'arriver et j'ai faim, c'est pour ça... »
Asketill a écrit:
Ses doigts usés caressent l'engin tout en l'activant langoureusement. Ses cils dansent au rythme des notes. Son visage hurle sa souffrance à l'écoute de cette douce mélopée. Il pleure. Il a perdu les siens. Sa femme, sa progéniture s'en sont allés. Il a ensuite voyagé, un peu, tant que ses forces lui permettaient. Puis s’est établit dans cette ruelle obscure afin de ne pas contaminer les autres.

Egoïste. Il aurait pu se taillader les veines dans un quelconque coin isolé. Mais il a préféré rejoindre cette ville. Il voulait que sa musique soit entendue, une dernière fois. Quelques passants lui avaient fait don d’une piécette. L’un lui avait légué un quignon de pain sec. Son art touchait, ne manquait pas de faire chavirer les cœurs de cette populace engourdie.

Il s’arrête. Silence. Il pensait mourir avec la dernière note. Il n’en est point. Il ramasse sa maigre fortune, bande ses doigts. Il porte le corps du Christ à sa bouche puis se remet en route. Chaque pas est un supplice. Il les voit. Un flûtiste. Un soldat. Il déverse son butin au sol. Il n'en a plus besoin et préfère le léguer à l'artiste.

Asketill s’en va, mourir un peu plus loin.
Rekkared a écrit:
Rekkared voyait ses espoirs s'amenuiser mais tenta une dernière question :

-« Et ce père que vous dites n'avoir jamais connu, est-il mort lui aussi ? »
Cristòl a écrit:
Cristòl regarda le baron presque comme s'il avait dit une énormité. Puis il baissa les yeux et répondit :

-« J'en sais trop rien, moi, il l'est peut-être, ou peut-être pas. J'ai pas le souvenir de l'avoir connu... Il m'a laissé, alors. »

Il semblait affecté par ce sujet, plus qu'il ne l'aurait pensé.

-« La mère elle a jamais su me dire comment elle m'avait eu... Alors me dire ce qu'était devenu mon père, généreux seigneur... Comme j'vous ai dit, je sais juste qu'il est érudit. »

Et comme il se grattait la barbe, il songea à son aspect peu éloquent quant à son âge, et jugea utile de préciser :

-« J'ai dix-neuf printemps, sire... Parce que, je ne sais plus pourquoi, je sais compter, un peu. »
Rekkared a écrit:
Rekkared était gêné d'avoir embarrassé son interlocuteur :

-« Excusez-moi de vous avoir posé toutes ces questions, mais voyez-vous, il y a une vingtaine d'années, en Galice, ma mie accouchait d'un garçon, dont les yeux, même encore sombres, laissaient présagés qu'il seraient vairons, comme les vôtres. Ceci nous fît peur, nous étions jeunes, crédules et croyons alors en une quelconque diablerie. Et étant sans le sou, nous décidâmes de confier le nouveau-né à un monastère, celui San Felix de Visonia [HRP : aujourd'hui Visuña, près de Villafranca, au confluent des rivières Burbia y Valcárcel, sur les contreforts de la sierra de Aguiar, aux limites du Leon et de la Galice]. Nous ne lui avions pas donné de prénom. Je me rappelle juste du lieu où nous l'avions laissé, San Felix, nom qui est aussi celui de mon domaine, Saint-Félix, près de Vinassan, en Narbonnais. Et depuis, je ne sais ce qu'il est devenu et j'ai presque perdu espoir de le retrouver un jour. »
Cristòl a écrit:
Le jeune homme releva les yeux et fixa intensément ceux du baron de Saint Félix. Lui qui croyait dur comme fer que la paysanne qui l'avait élevé était sa génitrice, se mit à douter.
Il doutait de tout, en cet instant. Il se rappelait ce que sa mère lui disait, qu'il ressemblait en tous points à son père - et en effet, surtout, il ne ressemblait pas du tout à la paysanne. Mais quel vague souvenir que celui qui reste neuf ans plus tard...
Il se rappelait la confusion de sa mère lorsqu'elle racontait son histoire, et les égarements et les incohérences du récit. Mais encore une fois, neuf ans plus tard, n'a-t-on pas déformé la réalité ?
Il se rappela surtout ce que sa mère lui radotait, qu'elle venait de loin, parce qu'elle craignait qu'on la traite de fille mère là où elle habitait. La raison pour laquelle même dans le petit village des Pyrénées, elle n'avait pas tant d'amis, à cause de son accent qu'après toutes ces années, Cristòl avait perdu pour prendre celui des pyrénéens...

Et un homme que le matin encore il ne connaissait pas, qui l'avait nourri avec charité et qui lui lançait des regards emplis d'espoir, venait lui dire que, peut-être, il était son père.

Cristòl regardait avec attention le baron, tordant ses doigts par nervosité, pensant beaucoup, ne sachant que répondre. Dans toute cette histoire, tout pourrait se tenir, c'était un puzzle auquel il avait joué toute sa vie alors qu'il manquait la moitié des pièces, qu'on lui apportait sur un plateau.

Seul l'amour infini qu'il portait à cette paysanne l'empêchait de bondir dans les bras du baron en criant « Père ! ».
Alors, au lieu de cela, il entrouvrit la bouche, et dans un mumure à demi couvert par la rumeur de la rue, de la vie qui continuait autour de ce couple pour qui le temps semblait figé, voire même sembler régresser, il répéta pour lui-même les arguments qui pourraient le convaincre que son père se trouvait devant lui.
Il observait ses traits, il essayait de se souvenir des siens, pour les fois où il s'était vu dans une rivière ou un morceau de fer poli. San Felix... Cristòl se surprit à penser que, ces deux mots, il saurait les écrire. Mal, mais il saurait. L'avait-il déjà écrit ? Sa pensée était trop confuse, et il avait mal au ventre. Il n'avait plus faim.

Il se redressa et regarda le baron de Saint Félix. Combien de temps avait passé sans qu'il ne lui dise rien ? Quelques secondes, quelques minutes, plus ?
Il hocha lentement la tête et dit :


-« C'est possible. »

Mais il ajouta :

-« Si nous trouvons un endroit calme, je vous raconterai tout ce que je sais de moi... C'est pas à moi de vous dire si vous êtes mon père, vous le saurez mieux que moi. »
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MessageSujet: Re: [Archive RP] Un flageolet dans la nuit (Rekkared et Cristòl)   Dim 11 Fév 2007, 22:38

Rekkared a écrit:
Une lueur d'espoir rejaillit dans les yeux de Rekkared :

-« Volontiers. Je vous propose de venir vous restaurer en mon logis de Carcassonne. Ce n'est pas très loin, nous pourrons discuter en chemin et nous y serons plus au calme qu'en taverne. »

Rekkared hésita un instant, puis osa faire aussi la proposition suivante :

-« Excusez-moi encore, mais je n'ai de cesse d'observer votre visage, et il me semble y reconnaître certains traits de celui de ma femme, Carmen. Or seul un rassage pourrait le confirmer. Accepteriez-vous que je vous offre le barbier ? »

Toute ces propositions généreuses étaient d'ailleurs de mise en pareille situation, d'autant plus que l'éthique chevaleresque préconisait la largesse sans rien demander en retour.
Cristòl a écrit:
A cette dernière proposition, ce furent les yeux vairons du jeune homme qui s'embrasèrent. Quel luxe que toutes ces propositions, et quel plus grand luxe encore que de retrouver peut-être, après tant d'années, quelqu'un qui l'aimera.

-« Vous êtes trop bon pour moi, seigneur... J'accepte volontiers. Merci. »

Le jeune homme s'assura que sa besace était bien à son côté, puis suivit le baron de Saint-Felix jusque chez le barbier, un homme un peu bourru mais très attentif lorsqu'il s'agissait de mettre un couteau sous la gorge de l'un de ses clients - il n'aurait pas fallu les égorger par maladresse.
Rekkared a écrit:
Après que le barbier eut rasé la barbe du jeune homme, Rekkared regarda la face maintenant imberbe de celui-ci, eut un sourire et osa demanda au barbier :

-« Monsieur, remarquez-vous quelque chose entre ce jeune homme et moi-même ? »

Le barbier, quelque peu interloqué par une si étrange interrogation, réfléchit un moment en regardant les deux compères, et dit :

-« Ben, lui est habillé de guenilles, vous non... euh... Et pis, à y regardez de plus près, vous vous r'semblez ben un peu aussi, pourquoi ? »

-« Pour rien ! »

Rekkared dégaina son épée en acier poli, ce qui fît peur au barbier, mais qui le rassura tout de suite, lorsqu'il comprit que ce fût pour se mirer dedans. La longueur et le polissage de la lame permettant de se voir dedans à plus d'une personne à la fois, et ce malgré les déformations dûes à la gouttière centrale, le baron invita le jeune homme à le faire en même temps que lui.

Certaines ressemblances étaient frappantes...
Cristòl a écrit:
Le jeune homme, troublé par son propre reflet qu'il n'avait pas eu l'heur de voir depuis bien longtemps aussi propre et rasé de près, tenta un sourire.
Puis ses yeux croisèrent le reflet de ceux du baron dans l'épée, et il soutint un instant ce mirage de regard. Son coeur était un tambour-major. Pour la première fois, il osa prendre la main de Rekkared, et la serra presque sans y penser.
Il avala avec difficulté, et demanda d'une voix rauque :


-« Qu'en pensez-vous ... ? »
Rekkared a écrit:
Rekkared regarda aussi son propre reflet répondit tout aussi ému :

-« Et bien... Je pense qu'il y a quelques ressemblances, et vous, qu'en pensez-vous ? »
Cristòl a écrit:
Cristòl cessa de regarder l'épée et tourna ses yeux vers Rekkared, puis répondit lentement :

-« Je pense... Je pense qu'il est poignant de sentir que je parle à quelqu'un que... que j'ai espéré toute ma vie. »

Et une larme s'allongea mollement sur sa joue lisse.
Rekkared a écrit:
Rekkared regarda la larme du jeune homme couler, jeune homme qui n'était autre que son fils. Il rengaina son épée et dit :

-« Fils ! Dans mes bras ! »

Et Rekkared d'ouvrir ses bras au jeune homme.
Cristòl a écrit:
...qui ne manqua pas de s'y presser. Dieu que la vie était belle ! Le matin si misérable, le midi si bienheureux... Que lui réservait le soir ? Sa vie était changée à jamais. Jamais plus sans doute ne garderait-il des moutons, ne sentirait-il leur chaleur les nuits d'automne dans la bergerie. Il en fut un instant attristé... Peut-on sans douleur oublier dix-neuf ans d'une existence, pour une autre ? Mais cette pensée bien vite s'éloigna, et en quelques minutes il avait oublié qu'il s'était posé cette question.
Quoi qu'il devienne, il garderait toujours sa flûte, seul souvenir d'un temps révolu de sa vie, et quand il en jouerait il se retrouverait dans les montagnes. C'était tout ce qui comptait.

Cristòl tremblait, il ne pouvait s'arrêter, mais ne le tentait même pas. Il resta là, à pleurer en silence sur l'épaule de son père, car désormais tous les mots étaient vains. Jamais plus il n'appellerait "mère" la paysanne qui l'avait élevé, car elle ne l'était pas, et que la sienne, il la verrait bientôt, et la serrerait aussi contre lui, et lui demanderait pardon.
Rekkared a écrit:
Rekkared se retint de pleurer, même si l'envie ne lui en manquait pas, mais pour la première fois de sa vie, il faisait son devoir de père : serrer son fils dans ses bras et le consoler.

Dès que Cristòl eut retrouvé son calme, il osa lui demander :


-« Fils, quel est ton prénom, car maintenant, il faudra que je te nomme par celui-ci. Le mien est Rekkared, Rekkared de Síarr, baron de Saint-Félix. »

Le barbier vaquait à ses occupations, préparant ses affaires pour le client suivant. Il ne faisait pas trop attention à la scène qui se déroulait à côté de lui, car il n'y comprenait pas grand chose et il se disait que ces nobles étaient parfois bien particuliers.
Cristòl a écrit:
Cristòl tâcha de sourire, comme un petit sourire désolé, avant de répondre :

-« On m'appelle Cristòl, père... juste Cristòl. »

Et prononcer ce mot, "père", le fit frissonner d'un plaisir bien compréhensible.
Rekkared a écrit:
Rekkared répondit :

-« Eh bien, fils, désormais, tu te nommeras, Cristòl, Cristòl de Síarr, fils du Baron de Saint-Félix par la grâce de Dieu ! Puisses-tu porter longtemps et fièrement le nom de ton père ! »

Et Rekkared invite Cristòl à quitter l'échoppe du barbier pour rejoindre son logis de Carcassonne.
Cristòl a écrit:
Cristòl eut un sourire timide, et murmura un remerciement à Dieu du bout des lèvres. Jamais plus, sans doute, n'aurait-il faim.

Il suivit son père hors de l'échoppe, puis dans le dédale des ruelles de la ville, bien différente des villages qu'il avait jusqu'alors fréquentés. L'odeur, bien sûr, mais aussi l'agitation, les cris, une explosion pour la vue, pour l'ouïe, pour l'odorat... Les fours dela boulange qu'en campagne on n'allumait qu'une fois le mois, et qui en ville répandaient tout le jour leur odeur. Les coups secs des hachettes qui découpent la viande sur les lourdes tables en bois du boucher. Le bruit régulier des rouets et des encouragements des dirigeants des ateliers de tissage... Tout, tout, revêtait pour lui un nouveau visage.

Les cheveux grisonnants, enfin, de son père devant lui, son profil, son allure, ce qui devrait lui être familier bientôt, et sur lequel il posait un regard timide, comme s'il violait quelque secret ancestral... Ce n'était que le secret de ses origines.

Ils arrivèrent finalement chez Rekkared
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